Femmes et féminismes : trois essais à lire pour le #Féminibooks

Au moins deux raisons de se réjouir aujourd’hui :

  1. Il fait un temps médiocre, ce qui signifie que je n’ai nullement besoin de culpabiliser de ne pas sortir et de rester hiberner sous mon plaid avec un bouquin.
  1. Après quatre semaines à lire/regarder les excellents travaux de mes compatriotes (et voir grandir ma wishlist à une vitesse inquiétante), c’est à mon tour de prendre part au Féminibooks !

 

Le Féminibooks, qu’est-ce que c’est ?


Lancé début 2017 par la booktubeuse Opalyne, le Féminibooks est un projet qui allie littérature et féminisme. Chaque jour pendant un mois, une youtubeuse et une blogueuse présentent un ou plusieurs livres (romans, essais, bande dessinées…) traitant de problématiques autour de la féminité, de la représentation et/ou de la place des femmes dans la société. L’intégralité des contenus est agrégée sur la page Facebook et le compte Twitter du projet, voués à devenir de grandes bases de données virtuelles sur le sujet.

Deux sessions ont déjà eu lieu en mars et juin derniers. Leur diversité et la qualité des chroniques proposées m’ont faite totalement adhérer à ce challenge à voix multiples, aussi je suis très heureuse d’en faire partie sur ce troisième cycle automnal 😉

Hier, vous avez pu lire la chronique de “Mercy Mary Patty” de Lola Lafon sur le blog de Fictionista, et regarder la vidéo de Codes&Co sur les héroïnes de Pierre Bottero.

Aujourd’hui, je partage l’affiche avec la chaîne Youtube Demeter Core.

Demain, pour le dernier jour du challenge de novembre, vous pourrez retrouver l’article du blog « La petite vie d’Alexia » et la vidéo de Laurence Authentique, qui vous parlera du témoignage “10 jours dans un asile” de Nellie Bly.

 

De quels livres ai-je choisi de parler ?


Pour ce Féminibooks, j’ai choisi trois ouvrages, trois essais, de styles, de longueur et d’accessibilité différentes, qui permettent selon moi de faire un tour d’horizon assez complet de ce qu’implique le fait d’être une femme en France, mais aussi dans le monde, aujourd’hui, mais aussi lors des années de combat qui ont construit nos droits.

Tous datent de plusieurs années, mais sont devenus des références en matière de recherche, d’exhaustivité ou de synthèse.

(Pour les plus pressés, j’ai glissé des versions condensées de mes notes de lecture dans les encadrés bleus)

 

De quoi ça parle ?


“La moitié du ciel – comment les femmes vont changer le monde” est le troisième livre écrit par le couple de journalistes Nicholas Kristof et Sheryl Wudunn, paru en 2009. Cet essai rassemble des témoignages, portraits et enquêtes menés par les deux reporters sur la situation des femmes à travers le monde.

Pendant cinq ans, Kristof et Wudunn ont sillonné les campagnes et les taudis d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient et rencontré des centaines de femmes qui refusent l’oppression.

Ce livre raconte leurs histoires, leur combat, récit d’un quotidien sombre et d’une réalité qui fait fi des frontières. On y retrouve les portraits de femmes de tous âges, de toutes origines :  Rath, Cambodgienne de quinze ans échappée d’un bordel, Salma, battue par son mari et sa belle-mère qui, grâce à un microcrédit, s’est imposée comme chef de famille, ou encore Mahabouba, paralysée après un accouchement, abandonnée dans la brousse et aujourd’hui aide-soignante dans un hôpital…

Leurs parcours mettent des visages sur les statistiques effroyables dévoilées par les auteurs : viols, mutilations, mariages forcés, crimes d’honneur, maladies…

Et les chiffres donnent le vertige :

100 millions de femmes manquent aujourd’hui à l’appel en Asie, avortées, tuées à la naissance ou mortes avant 5 ans car nées filles. Cela représente plus de morts que l’ensemble des soldats tués au XXe siècle.
Trois millions de femmes sont prisonnières de l’esclavage sexuel
– Une petite fille est excisée toutes les dix secondes
– Une femme est brûlée vive toutes les deux heures en Inde et cinq mille femmes meurent chaque année dans des “crimes d’honneur” souvent perpétrés par leur propre famille

Pourtant, malgré l’errance et la misère, les femmes que l’on découvre au fil des pages sont mues par une force incroyable et incarnent désormais l’espoir inestimable que les choses évoluent. Car l’oppression misogyne n’est pas une fatalité.

 

Pourquoi ai-je choisi de lire ce livre ?


“Arrêtez de vous plaindre, maintenant les femmes ont des droits, avant c’était pire !” Puisque dans l’esprit de certains, il faut nécessairement hiérarchiser les problèmes pour avoir le droit d’en parler, j’ai choisi de donner du corps à mon argumentation en m’informant sur la réalité de la condition des femmes dans le monde entier.

Pour ne pas me limiter aux frontières de mon propre pays, pour pouvoir relativiser mon quotidien à la lumière de celui de millions d’autres femmes, mais surtout, pour affiner mes opinions en pleine connaissance de cause.

Mon avis


Ce livre choc, impactant, ne peut laisser indifférent. Des trois que j’ai choisi de vous présenter, il est de loin le plus accessible en terme de style et de contenu. Son découpage par problématiques, son ton et son imprégnation émotive en font une très bonne porte d’entrée pour tout ceux qui souhaitent en apprendre davantage sur la condition des femmes dans le monde aujourd’hui. Sa portée universelle en a d’ailleurs fait un best-seller réédité plus de 20 fois, porté aux nues par les critiques et à l’origine d’un grand mouvement d’aide humanitaire international.

Particularité notable de l’ouvrage : contrairement à beaucoup d’enquêtes dont la finalité est de dénoncer une situation, les auteurs ne se contentent pas ici d’exposer les problèmes mais proposent également des solutions et partagent les initiatives de celles et ceux qui tentent de faire évoluer la situation. En anticipant la réaction que leurs mots allaient susciter chez le lecteur, Kristof et Wudunn battent le fer tant qu’il est chaud en proposant, en dernier chapitre, une liste d’initiatives auxquelles s’associer si l’on souhaite, à son échelle, apporter de l’aide.

Par la qualité de leur plume et l’humanité de leur enquête, les auteurs parviennent à interpeller à grande échelle les lecteurs occidentaux sur les problématiques et besoins de régions parfois éloignées de milliers de kilomètres. Leur travail n’est alors plus seulement de raconter, mais de pousser tous ceux qui auront lu le livre à dépasser leur choc et leur indignation pour les transformer en action et faire bouger les lignes. Pour cela, cet ouvrage est extrêmement précieux et important.

Un bémol m’est cependant apparu à la lecture : dans certaines réflexions et sur certains points distillés au long des chapitres, se dessine une vision assez “américano-centrée” (ou “occidentalo-centrée”) dérangeante.

A plusieurs reprises au cours de leur récit, les auteurs remettent fortement en cause des pratiques culturelles, personnelles ou généralisées (effectivement préjudiciables) qui ont court dans certaines régions du monde, sans jamais vraiment interroger le système global (notamment les inégalités nord/sud).

L’action humanitaire de la banque Goldman Sachs (pour laquelle l’autrice a d’ailleurs travaillé) est notamment mise en avant, puisqu’elle finance des programmes d’aide pour les femmes en prônant l’égalité. Tant mieux pour les bénéficiaires, mais n’oublions pas que cette banque fait aussi partie d’un système financier qui a lui-même participé à créer le monde inégal et injuste que l’on connaît (en spéculant notamment sur les matières premières et en créant une immense crise alimentaire à la fin des années 2000).

L’hypocrisie du système n’est ici jamais remise en cause. Pire, l’idée que “l’Occident va apprendre aux pays en développement à respecter leurs femmes” est au coeur de la démonstration. Aussi, à l’arrivée, bien que la dénonciation des discriminations à l’égard des femmes soit nécessaire, elle se retrouve quelque peu entachée d’une portée “néo-colonialiste” à laquelle je n’adhère pas.

Le ton m’a aussi parfois laissé mitigée : on y retrouve une forme de démagogie, ou tout du moins, un sentimentalisme inutile et contre-productif à mes yeux (les faits parlent d’eux-mêmes, la sobriété leur rendrait davantage justice). Est-ce accentué par la traduction ou imprégné dans le texte originel ? Je ne sais pas. Cependant, je comprends aussi que cette forme soit adoptée pour toucher un public large, et si cela peut servir une cause juste, je m’en accommoderai.

A l’arrivée, ce livre représente selon mois la première étape, accessible et nécessaire pour entrer dans la problématique des droits des femmes à l’international.

Percutant et émouvant, il enclenche de manière large la réflexion et l’engagement, mais pour être approfondi, le sujet mérite d’être complété avec davantage de recul et d’exhaustivité. Ce que propose justement le deuxième livre que j’ai choisi de vous présenter.

 

De quoi ça parle ?


Plus difficile d’accès, car plus universitaire, mais plus objectif et complet puisqu’écrit à plusieurs voix de spécialistes originaires du monde entier, ce deuxième ouvrage est un pavé de près de 1000 pages, qui tente de dresser de la manière la plus exhaustive possible l’ensemble des problématiques auxquelles sont confrontées les femmes aujourd’hui aux quatres coins de la planète.

Le livre est divisé en cinq parties, qui correspondent aux cinq droits fondamentaux érigés en préambule de la déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, adoptée à l’ONU en 1993 : sécurité, intégrité, liberté, dignité et égalité.

Autour de ces piliers, les journalistes Christine Ockrent et Sandrine Treiner ont sélectionné différents angles et problématiques dont elles ont confié le développement (sous forme d’articles, d’analyses transversales, de reportages mais aussi de portraits d’hommes et de femmes opérant sur le terrain) à quarante auteurs – experts mondialement connus, chercheurs, praticien, militants, journalistes, venus de tous les horizons.

Le livre a également été porté par Françoise Gaspard, sociologue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, qui représente la France au Comité CEDAW des Nations Unies, dont le rôle est de surveiller l’application de la Convention contre toutes les discriminations à l’égard des femmes.

Deux ans de travail, de recherches et de concertation auront été nécessaires à l’équipe internationale pour aboutir à cet état des lieux de la condition des femmes dans le monde, au début du XXIe siècle.

 

Pourquoi ai-je choisi ce livre ?


Le hasard fait parfois bien les choses. Alors que l’ouvrage, paru il y a plus de 10 ans, m’était totalement inconnu, je l’ai découvert en fouinant parmi des livres d’occasion, peu de temps après avoir terminé “La moitié du ciel”.

 

Mon avis


La lecture de ce livre m’a demandé de nombreuses semaines (et le besoin de l’entrecouper d’autres lectures) tant la densité du contenu, sa complexité parfois, et le nombre d’informations qu’il renferme sont importants. Comme dans “La moitié du ciel”, les faits relatés sont souvent sordides (malgré le ton du texte qui sait garder une retenue nécessaire) et mieux vaut s’y être préparé : avortements sélectifs, infanticides, crimes d’honneur, viols comme arme de guerre, féminicides, pandémie du Sida, traite d’êtres humains… la liste des violences et exactions commises à l’encontre des filles et des femmes semble être sans fin et les combats à mener si vastes que l’esprit s’y perd.

Mais la suffocation est nécessaire, car l’information est la première pierre de l’édifice. Avec un regard expert sans être neutre, et analytique sans être froid, l’équipe éditoriale est parvenue à dérouler un livre indispensable et salutaire, malgré son hétérogénéité apparente (il s’agit davantage d’un recueil que d’un essai se lisant de bout en bout).

Sans hiérarchiser ces droits de manière formelle, le classement en cinq chapitres permet, à la manière de la pyramide de de Maslow pour les besoins, d’illustrer le fait que les combats s’effectuent par étapes, dont l’une est le prérequis de la suivante, afin d’obtenir le droit de vivre, mais aussi de vivre dignement, en sécurité, libre, et écoutée.

Or, contrairement à “La moitié du ciel” dans lequel les événements étaient analysés sous un prisme émotionnel, ici, les auteurs amènent un décryptage de la dimension sociale, psychologique et culturelle de tous les crimes et violences commis à l’encontre de femmes, et permettent de comprendre le symbolisme de certaines actions. Ils ancrent alors les manquements aux droits élémentaires dans une analyse anthropologique plus large des cultures et sociétés qui les produisent. Pour cela, selon les chapitres, les auteurs ont régulièrement recours à la politique, à l’Histoire, aux textes de lois et aux mythes fondateurs. Cette intellectualisation des concepts et ce regard quasi-scientifique sont aussi enrichissants qu’ils peuvent être ardus à appréhender.

L’immense richesse de cet ouvrage est également selon moi la pluralité des voix qui y ont participé. Ici, pas de vision unilatérale, pas de généralisation mondiale de problématiques locales aussi complexes que différentes. Chaque chapitre est écrit par une personne, spécialiste en son domaine, et souvent originaire ou résidente du pays concerné. Cette analyse de l’intérieur, en pleine connaissance du contexte, s’approche à mon sens au plus près de ce que doit être un travail exhaustif.

La rigueur universitaire et la pertinence de l’organisation des problématiques qui transparaissent dans ce livre ont en outre permis de produire des analyses comparées de différents pays et différents problèmes, pour en tirer des pistes de réflexion nouvelles. Dans le cas des crimes d’honneur par exemple, le préjugé de responsabilité de l’Islam est démenti, par une argumentation solide et documentée, qui rattache la pratique à des rites tribaux bien antérieurs.

Les connaissances géopolitiques et diplomatiques de certains auteurs permettent aussi de faire un bilan critique de l’implication internationale dans certains pays, et d’interroger les liens de cause à effet (par exemple, en Iran, l’isolement international découle-t-il des discriminations ou les discriminations découlent-elles de l’isolement ? Ou encore, vaste question : comment articuler pouvoir politique et pouvoir religieux dans la société indienne, où la justice nationale s’efface devant les lois personnelles ?)

Au final, le seul bémol de cet ouvrage se situe selon moi autour de sa mise en forme (propre à mon édition poche, qui diffère peut-être de l’édition d’origine) : une édition homogénéisée, relue dans sa globalité pour une meilleure interaction entre les chapitres apporterait une vraie plus-value en terme de fluidité de lecture, et une version augmentée par les documents cités, des photos et/ou une mise en page plus aérées serviraient davantage le propos.

De plus, plusieurs erreurs se sont glissées dans les pages, entre copié/collé mal retranscrits, renvois de pagination non corrigés par rapport à l’édition d’origine ou erreurs de relecture, ce qui ne facilite pas la compréhension quand le livre en lui-même est déjà ardu. Mais ces “défauts” restent anecdotiques au vue de l’ensemble du document, qui constitue selon moi un essentiel de lecture pour toutes celles et ceux qui veulent faire un tour d’horizon complet de la question.

Car en plus de nous apporter une connaissance approfondie sur sa thématique, le livre nous enseigne une nouvelle manière de problématiser les choses et de les appréhender. J’en suis ressortie grandie, avec le sentiment d’avoir réellement progressé dans mon analyse du monde.

Après avoir lu ces deux livres, replaçant ma condition de femme occidentale au sein d’un contexte international plus large (sur un axe “géographique”), j’ai eu envie de me situer en tant que femme du XXIe siècle, dépositaire d’un certain nombre de combats menés (et parfois gagnés) par mes mère, grands-mères ou aïeules (sur un axe “historique”).

Pour cela, je me suis mise à la recherche d’anthologies ou synthèses chronologiques de l’Histoire des femmes et du féminisme. D’où ma troisième sélection…

 

De quoi ça parle ?


Contrairement aux deux autres ouvrages présentés, à portée généraliste et sortis dans des éditions grand public, ce troisième livre est une publication purement scientifique, rassemblant des articles parus dans la revue universitaire “Clio – femmes, genre, histoire”.

Si le propos de cet essai est principalement historique, la mise en perspective est toute autre : plutôt que de retracer chronologiquement les étapes du combat pour l’émancipation et l’égalité, l’ouvrage propose une approche transversale en analysant les portées politique, culturelle et sociale du mouvement en France, en Europe, mais aussi au-delà des frontières occidentales, afin de comprendre comment les féminismes ont marqué durablement l’histoire du XXe siècle.

Les autrices partent d’un constat : en ce début du XXIe siècle, le mouvement de libération des femmes semble à un tournant, récupéré ou stigmatisé à l’envi dans le débat public. Après un siècle d’avancées, a-t-il fait fausse route ? Reste-t-il plus que jamais d’actualité ?

Semblant suivre le célèbre adage cher aux historiens “lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens”, le livre propose donc de revenir sur le siècle précédent, qui a vu naître les transformations profondes et radicales du statut des femmes. Co-dirigé par six historiennes de renom et fruit du travail de vingt-sept auteurs de dix nationalités différentes, il offre une synthèse d’un siècle de combats.

L’ouvrage est divisé en six parties et interroge tour à tour la naissance du féminisme, ses différents courants militants, ses revendications, variées selon les époques et les pays, son rapport aux idées et combats politiques, sa remise en cause et sa critique interne, et enfin sa portée internationale.

La pluralité des combats féministes y est retracée sans complaisance : de la lutte pour le droit de vote aux combats pour la dépénalisation de l’avortement et la libération sexuelle, en passant par le droit à l’éducation et au travail.

Les autrices précisent que cet ouvrage “n’a pas pour but d’entrer dans la polémique mais de l’éclairer par la précision du regard historique”. La distance universitaire est donc de rigueur, bien que le simple fait d’interroger et transmettre le fruit de multiples recherches sur un domaine d’étude relativement nouveau soit déjà un combat en soi.

 

Pourquoi ai-je choisi ce livre ?


J’avais déjà lu plusieurs (courtes) histoires du féminisme et regardé un certain nombre de documentaires, aussi je ne voyais plus vraiment par quel bout prendre le sujet pour ouvrir une réflexion nouvelle. L’approche transversale du sujet m’a interpellée…

 

Mon avis


Je suis toujours la première à pousser mon entourage à balayer ses appréhensions littéraires et à ne pas sous-estimer sa capacité à dépasser la complexité d’un ouvrage, aussi je ne pourrais que vous conseiller de vous plonger dans cette pépite d’instruction et de réflexion, malgré sa forme exigeante.

Ici, pas ou peu de vulgarisation, il s’agit d’un livre universitaire, dans lequel on retrouve la méthodologie de recherche, qui dessert parfois la fluidité de lecture lorsqu’on y est peu habitué. En effet, comme il est de mise dans les articles scientifiques, chaque propos avancé renvoie au cheminement de réflexion et aux références à d’autres textes ou travaux antérieurs.

Selon les chapitres, le processus de vulgarisation est plus ou moins poussé, ce qui donne à l’ensemble une certaine hétérogénéité (avec des parties beaucoup plus simples à lire que d’autres).

Ecrits en grande majorité par des historiennes, les textes transparaissent également comme s’adressant à des amateurs (ou professionnels) de la discipline : les réflexions et références à différentes époques qui y sont évoqués sont rarement accompagnés d’éléments de contexte historique précis (mieux vaut donc avoir révisé son histoire contemporaine… ) Personnellement, ma connaissance approximative de certaines périodes m’a un peu freinée parfois, ce qui ne m’a pas empêché d’apprécier le livre, mais a ralenti ma lecture pour aller chercher ailleurs les informations qui me manquaient.

La densité et le puits de savoirs que renferme l’ouvrage m’ont cependant plus que comblée, et je finis presque frustrée de savoir qu’il s’agit d’un livre d’emprunt : j’aurais souhaité pouvoir l’annoter et l’étudier plus en profondeur, sur le long terme. Je l’achèterais d’ailleurs sûrement dans un avenir proche pour pouvoir le garder au chaud dans ma petite – mais grandissante – bibliothèque sur le féminisme.

Car ce livre est une bible d’informations et d’inspiration à garder précieusement. Au-delà des très nombreuses références (il présente une bibliographie et anthologie ultra complète des figures et textes féministes au fil des chapitres), il redonne vie aux discours exacts de certaines grandes voix du féminisme, dresse des portraits de femmes battantes et de groupes de militantes.

Sa lecture m’a donné envie d’aller plus loin dans la compréhension, sentiment d’avoir entrouvert la porte de tout un domaine de connaissances qui ne demande qu’à être étudié. Ma découverte si tardive de tout ce pan de l’histoire m’interpelle aussi, tant elle pointe le non-enseignement du sujet à l’école (sur les bancs de laquelle j’ai tout de même passé un grand nombre d’années, notamment en sciences humaines).

Au-delà de l’ouvrage, les autrices elles-mêmes m’apparaissent désormais comme des modèles d’érudition sur les Women’s studies, et j’admire autant les combats qu’elles présentent que l’ampleur du travail qu’elles ont effectué pour les mettre en valeur. Car si expliquer est déjà militer, elles sont des exemples en la matière.

Sur le contenu lui-même, le livre a comblé toutes mes attentes. Loin d’une chronologie linéaire et factuelle, il ouvre des pistes de réflexion et met en perspective un grand nombre de problématiques, compare les mouvements de différents pays, les courants, les époques, pour dresser une vision plurielle et très complète de ce qu’a été, est et sera le combat féministe.

Le regard porté sur la naissance du féminisme et des combats pour l’émancipation des femmes dans leur ensemble permet de faire tomber une idée préconçue assez courante, celle d’un “féminisme unique” autour duquel nous serions tous amenés à nous positionner (pour ou contre). Chapitre après chapitre, les autrices démontrent à quel point les féminismes sont aussi variés que peuvent l’être des courants politiques, qui englobent différentes manières de militer, différentes revendications… Elles analysent également le rapport des mouvements féministes avec la société, la politique, l’Etat, le mouvement associatif, l’Eglise… et élargissent la problématique au-delà des frontières.

Il en ressort l’impossibilité de comprendre ces courants en dehors du contexte culturel et politique d’un pays. L’histoire des féminismes fait partie intégrante de l’histoire politique, et les problèmes des femmes sont les problèmes de la Nation entière.

Le ton universitaire permet également à l’ouvrage de prendre une distance nécessaire et salvatrice pour présenter sans fard l’histoire des revendications féministes, qui n’a été ni linéaire ni universelle, mais faite d’échecs, d’erreurs et de retours en arrière parfois.

La remise en question de certaines scissions, de certains choix et organisations permet d’y voir plus clair dans ce qui constitue les différents courants féministes aujourd’hui. Les autrices mettent notamment en avant l’opposition entre lutte de genre et lutte de classe, qui a freiné les mouvements à plusieurs reprises.

Ce positionnement invite à éviter de reproduire les erreurs du passé, notamment la tentation néo-coloniale (“imposer une vision d’élite occidentale au reste du monde”) ou la confusion entre féminisme militant et bonne conscience bourgeoise.

Issues de différents pays, les autrices disposent par là de points de vue et prismes et réflexion divers. Leurs témoignages éclairés sont rares et précieux pour connaître les différents modes d’action et courants à travers le monde, afin de dépasser notre connaissance franco-française du féminisme.

Au final, l’ouvrage apporte un grand nombre de réponses historiques à des problématiques très actuelles (notamment la question d’ouvrir des lieux de débat non-mixtes pour libérer la parole, qui sont loin d’être une lubie contemporaine). Sa diversité de thématiques transversales et leur présentation minutieuse permettent de donner du corps à un domaine d’étude encore trop méconnu, ce qui en fait un document très complet pour quiconque souhaite approfondir ses connaissances, développer sa réflexion ou dépasser ses idées préconçues sur le sujet.

 

Ces trois ouvrages ne représentent bien sûr qu’une infinie part de la bibliographie existante sur la condition, la place, les droits et les combats des femmes à travers le monde et les époques. Le sujet me tenant particulièrement à coeur, je vous proposerai régulièrement (lors de prochaines sessions féminibooks, ou autres) de nouvelles références et avis sur le sujet. D’ici là, j’espère vous avoir donné envie de découvrir ces trois livres, et/ou de vous informer sur l’immense combat qu’il nous reste à mener…

 

1 Comment

  1. Féminibooks : la sélection blog et Youtube de novembre

    30 juillet 2018 at 22 h 52 min

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